Dans nos fonds /// Un psautier d'Henri IV

Un psautier d'Henri IV, par Philippe Chareyre, Professeur à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour / Président du Centre d'étude du protestantisme béarnais (Site internet du CEPB)
Article paru dans La lettre de la Société Henri IV, N° 9, juin 2003 (Site internet de la Société d'Henri IV)
Document conservé à Bibliothèque Patrimoniale de Pau, sous la cote M8

La bibliothèque municipale de Pau s'enorgueillit de posséder dans son fonds ancien, un psautier ayant appartenu à Henri IV, identifiable par une superbe reliure au chiffre du roi.




Tampon du XIXe siècle

Il provient de bibliothèque du château de Pau, comme en témoigne encore le tampon du XIXe siècle portant la mention, « Bibliothèque du Palais de Pau n°1874 »(1). Cependant, rien ne vient prouver qu'il provienne de la bibliothèque contemporaine du roi et il est fort possible qu'il ait fait l'objet d'un achat réalisé lors de la restauration du château entreprise sous Louis-Philippe. Il a été par la suite versé à la bibliothèque municipale et incorporé au fonds Manescau, du nom d'un érudit local, où il figure sous la cote M8.

 

 

Cet ouvrage imprimé en 1598 est un psautier catholique ; pouvait-il en être autrement après la conversion du roi de France ? Il s'agit des Cent pseaumes de David mis en vers françois par Philipe Des-Portes, abbé de Thiron, suivis des Poésies chrestiennes du même auteur, publiés à Paris chez Mamert Patisson.

 


Psautier d'Henri IV, M8

Page de titre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous laisserons aux spécialistes des psautiers le soin de situer cette publication dans la tradition des paraphrases des Psaumes, dont l'engouement a été lancé par la réforme protestante puis poursuivi par la catholique (2). C'est aujourd'hui son étonnante reliure qui attise notre curiosité. Elle est remarquable par sa qualité de sa conservation, mais surtout par son caractère royal. Ce n'est pas une banale couverture parcheminée comme on peut en trouver fréquemment à cette époque, mais une reliure plein cuir, dont les fers ont été dorés à la feuille, et dont le dos sans nerfs ne possède cependant aucune indication particulière.

 


La reliure

 


Bordure

Monogramme

Le décor en est hautement symbolique à maints titres. La bordure en forme de cadre est composée de rameaux d'oliviers alternant régulièrement avec des palmes, chaque motif étant séparé par une petite fleur de lys ; nous retrouvons là le roi victorieux et le roi de paix, allusion directe à l'édit de Nantes dont les négociations s'achèvent à la fin avril de cette année 1598. L'intérieur du cadre reprend sur treize rangs en quinconce, tantôt six fois, tantôt cinq, le monogramme du souverain. Sous la forme de deux B appuyés sur les hampes et tournés vers l'intérieur d'un H, il évoque Henri de Bourbon, celui qui affirme sa nouvelle dynastie et ne mêle plus son chiffre avec celui de Marguerite de Valois, la reine Margot, après que leur union ait été annulée en 1599 par le pape Clément VIII ; il ne le mêle pas encore avec les initiales de Marie de Médicis épousée en décembre 1600, ce qui permet de dater assez précisément cette reliure.

 


Le S barré,
appelé fermesse

Le symbolisme ne s'arrête pas là pour autant. Un élément du décor, que l'on retrouve au début et à la fin de chaque ligne de cinq monogrammes pour remplir la quinconce avec les lignes à six, et que l'on retrouve en réduction entre chaque signe, est sans doute la plus curieux. L'entrecroisement des deux B opposés à l'intérieur du H le recompose à nouveau en l'associant étroitement à l'initiale du souverain. Il s'agit du S barré, appelé fermesse, signe symbolique dont l'emploi n'est pas anodin et est étroitement lié à la dynastie naissante des Bourbon.

 

Le S barré semble être une création de Jeanne d'Albret qui l'utilise à des fins de propagande dans ses monnaies et jetons à partir de 1565. Sa signification est explicitée pour la première fois par Etienne Tabourot dans les Bigarrures parues en 1583, où il signale son emploi commun pour évoquer la fermeté. Le S barré en effet, en bonne paléographie représente le F, F pour fermeté, d'où le nom de fermesse dans le langage du temps.

 

L'origine de la fermesse de Jeanne d'Albret peut se trouver dans la devise de la famille d'Albret « sum id quod sum » comme peut le laisser supposer la fréquente utilisation de ce pictogramme redoublé dos à dos. Cependant la brillante cour de Jeanne d'Albret, comme plusieurs communications ont pu le montrer au cours d'un récent colloque (3), a particulièrement apprécié l'usage des symboles dont la mode a été développée par la publication des Hieroglyphica d'Horapollon du Nil imprimés en français à Paris en 1543, puis par les Emblèmes d'André Alciat (4). Jeanne d'Albret elle-même n'était pas étrangère à l'origine des traités de Guillaume Guéroult de 1550 et de l'une de ses dames en compagnie, Georgette de Montenay en 1571 (5). La fermesse, dans le foisonnement intuitif du langage symbolique, dépasse le cadre des prétentions d'une dynastie locale. Le S peut être rapproché du serpent qui dans les Hieroglyphica, rappelle le pouvoir sans partage du pharaon, allégorie bienvenue dans un temps qui est celui de l'élaboration de l'absolutisme. Dans le recueil d'Alciat, le serpent isolé ou sous la forme du caducée évoque la sagesse et la prudence, qualités indispensables à tout bon souverain. Enfin, ce symbole atteint, ce qui n'est pas étonnant en ce temps d'émergence de la réforme protestante, un sens religieux particulier. Le S peut rappeler les soli Deo, sola Gratia et solo Scriptura de la réforme, mais il évoque un symbole biblique par excellence, celui du serpent brûlant placé par Moïse sur une perceh, image annonciatrice de la Croix (6) dont les réformés récusent l'adoration.

 

Ce symbole est donc affirmation d'un programme politique et religieux, de l'ambition d'une dynastie périphérique pourtant au centre des enjeux de son temps. Ansi en 1568, Jeanne fait frapper un jeton sur lequel une fermesse, seule et apurée, est entourée par la devise Hasta la muerte, en forme d’avertissement à la monarchie espagnole qui mena ce ses États et sa personne. (7)

 


Exemplaire du Musée des Beaux-Arts de la ville de Pau

 

Le symbole survit à Jeanne d'Albret au travers de ses enfants. Catherine reprend le registre religieux dans toute sa puissance au travers de trois frappes, entre 1595 et 1600, arborant le signe su serpent et de la fermesse. En 1595, la légende impersuasibilis sans laquelle siffle le S, est une réponse aux tentatives entreprises pour la convertir au catholicisme. Enfin en 1600, elle fait frapper un jeton d'argent au revers duquel un grand S barré est formé par un serpent dont la queue vient rejoindre la tête, rappelant ainsi la frappe de 1568.



 

A Henri revient le symbole politique. Déjà en 1565, sa mère avait fait frapper un jeton de la chambre de comptes de Pau dont le chiffre, à l'avers, était composé d'un H au milieu duquel est posé un grand S fermé, le tout entre deux branches de lauriers, timbré d'une couronne royale, et accompagné de la devise « Dieu est la fin de mon compte ». de cet héritage, Henri ne va retenir que le sens de la propagande que nous retrouvons sur la reliure du psautier.


Signature d'Henri IV au bas d'une lettre adressée
à Marie de Médicis, datée de Lyon le 24 juillet 1600

La fermesse conservée et affichée est celle de la fermeté de ses ambitions politiques et de ses qualités de prudence de bon prince de la renaissance. A titre privé, Henri IV reprendra la fermesse dans sa correspondance, avec Marie de Médicis par exemple, mais on sait en ce domaine qu'elle a fort varié.

 

Nous la retrouvons enfin, destinée à un autre usage, sur la seconde de couverture de ce psautier. Une liste manuscrite de quatorze psaumes est ornée de une à sept fermesses à chacune des lignes. Elles ont ici pour objet de marquer la gradation des préférences de celui qui a utilisé le volume. L'écriture, qu'il est possible de dater de cette époque, n'est pas de la main du roi ; néanmoins, il serait séduisant d'envisager que cette sélection corresponde soit aux goûts du souverain, soit aux meilleurs morceaux qui lui ont été ainsi signalés. Henri apparaîtrait ici sous les traits du roi très chrétien, celui qui a hérité de son huguenote de mère une foi profonde et la pratique des Psaumes. Définitivement catholique, il peut ainsi recourir à leur lecture, grâce à cette nouvelle version de Desportes, tout en promouvant ainsi une voie de rénovation du catholicisme.

 


Seconde de couverture

 

Ce petit psautier, daté de 1598 et relié vers 1599-1600, semble effectivement avoir appartenu à Henri IV. Il entre tout à fait dans la tradition de la renaissance, porteur de symboles aux significations multiples pour qui peut les interpréter aujourd'hui. Plus qu'un banal psautier, il est ainsi un véritable objet d'histoire, au carrefour des enjeux religieux et politiques de son temps, véritable condensé des espérances d'une dynastie, et d'un souverain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. Qu'il me soit donné de remercier ici Madame Abadie-Clerc, conservatrice de la Bibliothèque municipale de Pau, ainsi que Madame Molier, chargée du fonds ancien pour m'avoir facilité l'accès à cet ouvrage.

  2. Voyez le répertoire des Psautiers en cours de publication par Jean-Daniel Candaux chez Droz

  3. Colloque « Jeanne d'Albret et sa cour » 17, 18 et 19 mai 2001, organisé par l'Université de Pau et des Pays de l'Adour, le Musée National du château de Pau, sous le patronage de la Société Henri IV et de la Société française d'étude du XVIe siècle. Actes à paraître prochainement chez Honoré Champion. Pour de plus longs développements sur la fermesse de jeanne d'Albret, je me permets de renvoyer à ma communication « Hasta la muerte. La fermesse de Jeanne d'Albret ».

  4. HORAPOLLO, De la signification des mots hyéroglyphiques des Égyptiens, Paris, 1543 et 1553. Réed. Horapolo hieroglyphica, par J. M. Gonzālez de Zārate, Akal, Madrid, 1991.
    André ALCIAT,
    Toutes les emblèmes (éditions de Guillaume Rouille à Lyon, 1558 en français et 1564 en italien), Aux Amateurs de Livres, paris, 1989
    Voir : Anne-Marie LECOQ,
    François Ier imaginaire. Symbolique et politique à l'aube de la renaissance française, Macula, 1987
    Anne Élisabeth SPICA,
    Symbolique humaniste et emblématique. L'évolution et les genres 1580-1700, Honoré Champion, 1996

  5. Guillaume GUEROULT, Le premier livre des emblèmes, Lyon, Balthazar Arnoullet, 1550 et du même, Le second livre de la description des animaux, Lyon, Balthazar Arnoullet, 1550.
    Georgette de MONTENAY,
    Emblèmes, ou devises chrestiennes, Lyon, Marseille, 1571, et édition polyglotte sous le titre de Livre d'armoiries en signe de fraternité, J. C. Unckel, Francfort, 1619.

  6. Voir jean 3 : 14-15.

  7. Pour les monnaies de la dynastie béarno-navarraise voir : J.-Adrien BLANCHET, Histoire monétaire du Béarn, paris, Ernest Leroux, 1893, réed. Atlantica, Biarritz, 1998. Voir p. 82-86.